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dimanche 25 juin 2017

Visite guidée

Le guide Edouard venait aujourd'hui d'Alexandrov à Pereslavl promener deux touristes et m'avait donné rendez-vous au monastère saint Nicétas le stylite, ce qui m'empêchait d'aller à celui de saint Théodore. J'ai appelé un taxi, il n'y en avait pas de disponibles. Je me suis résignée à y aller à pied, malgré le mauvais temps et Rosie qui voulait me suivre. J'ai d'ailleurs vu en chemin un chiot, dans une cour, en tous points semblable à Rosie, je pense que c'est un de ses frères ou soeurs.
J'ai attendu l'autobus très longtemps, sous le crachin, il est arrivé bourré, et il ne montait pas jusqu'au monastère, il a tourné, et je me suis retrouvée obligée de faire à pied le trajet supplémentaire, plus le reste du trajet, qui est long. Il pleuvait sérieusement quand je me suis approchée de mon but. Edouard m'a abritée dans sa voiture. Puis le couple de touristes arrivé nous avons commencé la visite, j'avais raté l'office dominical.
Edouard nous a raconté l'histoire de saint Nicétas, trésorier impitoyable du prince, qui soudain, voit dans les quartiers de viande en train de bouillir dans une grande marmite, les visages des victimes de ses exactions.Bouleversé, il vient au monastère et demande à y faire son salut. Les moines ne croient pas à la conversion d'un tel homme et pour l'éprouver, lui ordonnent de rester à la porte du monastère quelques jours et de faire aux passants le récit de ses péchés. Il obtempère, et entrant dans une mare jusqu'à la ceinture, se livre torse nu aux piqûres des moustiques locaux. Devenu moine, il se taille dans la terre une cellule verticale, pareille à un puits, Les stylites vivaient au commet d'une colonne, lui au fond d'un trou, mais le principe est le même. Il guérissait les malades et portait de lourdes chaînes de métal, que l'usure rendait brillantes. Des bandits le tuèrent en pensant que puisque il était autrefois trésorier, elles étaient sûrement en argent. J'ai vu les chaînes et me suis penchée su la châsse où sont conservées ses reliques. L'église a été construite par Ivan le Terrible. Presque ruinée dans les années 90, elle a été restaurée par les moines qui ont récupéré le monastère.
Ensuite, nous sommes allés en direction de la "pierre bleue", un gros rocher d'un gris bleuâtre qui était vénéré par les païens et au sujet duquel courent toutes sortes de légendes. Mais nous ne l'avons pas vu, car il est entouré de pavillons touristiques qui cassent complètement l'ambiance. Le monastère et ses environs était pour moi l'endroit le plus extraordinaire de Pereslavl, ces églises, leurs bulbes et leur enceinte, entre le lac à perte de vue et une sorte de plateau désert, couvert de lupins au mois de juin, et balayé par le vent, sous les nuages. Le tourisme et l'appât du gain sont en train de tout massacrer. Une énorme partie de ce plateau a été annexée par des promoteurs en vue d'y construire frénétiquement des maisons moches et des centres commerciaux.  Après une pétition adressée à Poutine, j'avais entendu dire que le président avait interdit le projet. Les palissades sont cependant toujours là. Et il y en a d'autres, qui délimitent des périmètres de "zones de loisirs". Ce vaste et magnifique espace est morcelé par tous ces racleurs de fric.
Après, nous sommes allés dans le centre, voir la "belle Place", avec l'église de la Transfiguration, où fut baptisé Alexandre Nevski, une église du XII° siècle. Il y a également une église pyramidale édifiée encore une fois par Ivan le Terrible. Elle a beaucoup souffert de la période communiste. Mais ce ne sont pas les communistes qui ont éventré la muraille de ce qui était un monastère attenant, il n'a pas été achevé, car au XVIII° siècle, les autorités ont jugé qu'il y avait trop de monastères à Pereslavl.
 Ce ne sont pas non plus les communistes qui ont détruit les fresques de l'église de la Transfiguration. Au XIX° siècle, quelque fonctionnaire moscovite lumineux a décidé de les faire transporter à Moscou. On les a détachées de leur support (des fresques du XII°!), empilées dans des charrettes, puis l'autorisation de transport tardant à venir, elles ont pourri sur place, et on les a jetées dans la rivière.
La ville de Pereslavl a été fondée par des Russes venant de Pereiaslavl, actuellement en Ukraine. Près de Pereiaslavl, coule la rivière Troubej, et les fondateurs donnèrent à la rivière de leur colonie le nom de celle qui coulait dans leur ville d'origine. Ils fondèrent aussi un Pereslavl près de Riazan, et renommèrent aussitôt le cours d'eau local. De sorte qu'il y a trois Pereslavl en Russie, et trois rivières Troubej.
Edouard m'a dit que le"val", le talus défensif qui borde le centre, faisait alors vingt mètres de haut, avec une muraille et des tours au sommet.
A cette étape, j'ai lâché Edouard, car je me gelais dans le froid humide. Il devait me rejoindre ensuite pour prendre une interview, à l'usage du journal dont il s'occupe, à Alexandrov. Il voulait venir à la fin de sa visite, mais sa voiture avait des problèmes, et il est rentré.
Rosie était en pleine forme, la pluie dehors, personne avec qui jouer, elle a donc commencé à me harceler, tantôt Georgette, tantôt moi. Et je suis épuisée, incapable de rien faire, je pressens que j'ai pris froid, car j'ai dormi et somnolé près de mon ordinateur une bonne partie de l'après midi.
Il pleuvait tellement que je n'ai pratiquement pas fait de photos



Edouard nous montre le "val".






samedi 24 juin 2017

Mes premiers cosaques

Au marché couvert, je vois un bonhomme qui vend de la tisane d'épilobe, cheveux et moustache blanches, yeux bleus, casquette cosaque. Il a dû être drôlement beau, il est encore pas mal, et très sympathique. Oui, c'est un cosaque, un vrai, précise-t-il. Il y a beaucoup de cosaques à Pereslavl, mais ils ne sont pas tous nés dans des familles et des régions cosaques, ce sont de nouveaux cosaques. Il faut tout leur apprendre, me dit mon moustachu. Tout en parlant de cosaqueries, nous en venons à découvrir que nous avons des connaissances communes: "Oh mais je vois qui vous êtes, vous êtes la Française qui avait une isba à Krasnoïé! Vous l'avez vendue à Dima, Igor m'a parlé de vous!
- Eh bien justement, je le cherche, Igor, j'ai besoin de lui pour m'aider au jardin!
- Il est très occupé avec Benjamin, l'apiculteur suisse... Mais donnez-moi votre numéro de téléphone que nous nous rencontrions tous!
- Benjamin n'aime pas les Français...
- Les Russes non plus! Ne faites pas attention!"
Je lui raconte comment Dima, la première fois que je l'avais vu, m'avait dit que ce n'était pas la peine de chanter des chansons cosaques puisqu'il avait la radio. Puis, après que je lui ai abandonné mon accordéon avec mon isba, il s'est mis à en jouer, et il écoute maintenant Skountsev et "Kazatchi Kroug" avec dévotion.
Le cosaque s'appelle Boris. Il ramasse l'épilobe en famille: garantie sans pesticides, ce qui n'est pas le cas du thé, et il a même jeté le hachoir familial en aluminium, pour ne pas contaminer l'herbe précieuse.
A mon retour, le fils de la voisine Violetta vient me voir pour essayer de faire démarrer la débroussailleuse à essence. Impossible. "C'est fabriqué chez nous, et ça ne marche pas, me dit-il. Si vous voulez, je vous emmène demain au magasin avec la garantie."
Il me montre comment revisser la bobine de la débroussailleuse électrique. Il est très gentil. Sa mère est très gentille aussi mais casse-pieds. Elle se jette sur moi avec des tas de conseils, et comme la dernière fois, commence à jardiner chez moi, à arracher des mauvaises herbes dans mes plates-bandes, et comme la dernière fois, manque de m'arracher quelque chose que j'avais planté. "Maman, lui dit son fils, mais arrête, enfin!"
Merci Oleg. Ici, vraiment, c'est avec les hommes que je m'entends le mieux, encore que Yana m'ai beaucoup plu.
Violetta ne supporte pas que mes fleurs ne soient pas toutes au garde-à-vous dans des plates-bandes toilettées et que je n'utilise pas pour faire un potager l'emplacement utilisé par les propriétaires précédents.
Elle m'a donné des plants, c'est toujours ça.

cosaques de Pereslavl

L'enfant semble déjà un farouche guerrier


Il  y a deux jours j’ai vu un autre représentant de cette communauté, au café français, entre deux portes. Il m’a dit qu’il cherchait un ou des investisseurs pour leur cirque d’équitation acrobatique (cosaque), faute de quoi ils seraient obligés de vendre les chevaux à l’abattoir… Sachant l’amour des cosaques pour les chevaux, c’est vraiment le drame. Peut-être des amoureux des chevaux et des cosaques pourraient-ils s'y intéresser, il se peut que la somme nécessaire au sauvetage des chevaux ne soit pas énorme.

vendredi 23 juin 2017

Un peu de soleil.

J'ai cru aujourd'hui qu'il allait faire chaud. Mais l'averse passée, le temps s'est rafraîchi, heureusement, il y a du soleil. Je refais les promenades que je faisais dans la neige, au travers des hautes herbes.
J'ai d'abord rencontré un charmant petit oiseau:




Puis je suis montée à l'assaut de l'ancienne berge, pour avoir une belle vue, et je suis arrivée devant le monastère saint Nicétas le Sylite:


Je voyais aussi le lac, tout cet espace magique:


J'ai suivi la crête, la prairie est couverte de futures fraises des bois, et aussi de décharges sauvages, une abomination. Comment peut-on, devant tant de beauté, balancer des bouteilles, des bidons de plastique, de  vieux vêtements, les éternels sacs en plastique? Parce que cette beauté, on ne la voit même pas, on n'est plus relié à elle, ni d'ailleurs à rien, et l'histoire devenant pour les gens très récente, ils n'éprouvent pas de piété envers le monde ni envers leurs ancêtres. Pour beaucoup de Français, l'histoire commence en 1789. Pour hélas trop de Russes, en 1917. La disparition du folklore, ce puissant facteur d'unité, et de la foi, mais celle-ci Dieu merci reste vivace chez une bonne partie de la population, on n'arrive plus à communiquer avec tout cela, et l'on se retrouve avec la vision morcelée, et la sensiblité réduite, de l'individu dans sa petite cellule, isolé de tout ce qui pourrait l'irriguer, transfigurer sa vie et lui donner toute la profondeur des siècles passés et toute la perspective du Royaume à venir.



Voici la chapelle qui marque l'emplacement du monastère disparu, et du cimetière attenant. Anéantis après la révolution. Au monastère saint Nicolas, où Yana et Dounia résidaient, il n'est pas resté grand chose, et une nouvelle église a été construite, mais on a détruit une des rares et anciennes églises pyramidales que l'Eglise nikonienne ne permit plus de construire après le schisme des vieux-croyants et qui se répandaient sous Ivan le Terrible. Le monastère saint Daniel était dans un état pitoyable, le monastère saint Nicétas également. En dehors de l'aspect spirituel, ce sont des lieux chargés d'histoire. Mais l'histoire commence en 17, l'aube de "l'apothéose de l'histoire russe", comme a osé me l'écrire un nostalgique de Staline. Donc, on laisse un monastère classé comme musée, à titre documentaire, et on se fiche éperdument des autres, détruits ou laissés à l'abandon, après avoir souvent servi de prisons ou d'hôpitaux psychiatriques, et de ce qu'ils représentent. Saint Théodore, saint Daniel, saint Nicolas, saint Nicétas ont été restaurés par l'Eglise, lorsqu'on les lui a restitués.
Du haut de l'escarpement, on voit tout Pereslavl, les coupoles dorées de saint Nicolas, et le monastère-musée, Goritski.


Je redescends avec Rosie, qui bondit dans les hautes herbes. Et nous rencontrons deux animaux fascinants dont elle ne s'approche pas trop près. Le chevrier rigole. Il l'appelle, mais elle reste à distance.




jeudi 22 juin 2017

Au revoir les filles

Photo Yana
J'ai pris congé, au café français, de Yana et Dounia, venues accompagner à Pereslavl un groupe d'adolescentes qui se préparent à des études artistiques. Elles étaient logées au monastère saint Nicolas, et dessinaient un peu partout. Je me suis très bien entendu avec Yana et Dounia. Yana est persuadée que tout va beaucoup mieux en France qu'en Russie, les vaches normandes ont l'air si heureux, les paysans font des fromages dans la joie et dans de jolies fermettes, les boulangeries et autres petits magasins sont si charmants. Elle ignorait la ferme des mille vaches, les suicides d'agriculteurs, les fermetures massives de petits commerces concurrencés par la grande distribution, accablés d'impôts et de tracasseries administratives, la désertification des centres villes et autres migrants de Calais...
Mais quand même, elle partage avec moi un sentiment de profonde angoisse, de danger croissant qui la rend parfois physiquement malade, l'impression de se trouver dans un monde détraqué, satanique.
Elle m'a parlé du Goulag, son grand-père avait été envoyé aux Solovki, puis à la guerre comme chair à canon, il en est revenu vivant par miracle. Je ne connais pratiquement personne ici qui ne m'ai fait part de ce genre de souvenirs de famille.
Hier soir, nous avons promené Rosie ensemble, dans mon quartier. Ce sont des fans de Rosie, mais j'ai vu que tout de même, elles en avaient un peu marre, il faut le voir pour le croire...
Rosie a vu un troupeau de moutons et de chèvres, et elle a été prise de panique lorsque les bêtes se sont mises à courir. Mais elle a fait connaissance. Avec les ovidés et les capridés, et avec la bergère. Elle est allée aussi solliciter la féroce gardienne de mon voisin, qui l'accueille avec placidité mais l'envoie vite voir ailleurs si elle y est d'un grognement caverneux.
Nous avons été prises sous une averse diluvienne. Dounia a porté Rosie dans ses bras jusqu'à ma maison. J'étais trempée comme une soupe.

photo Yana









Yana

Dounia

Il faisait 9° ce matin, c'est monté jusqu'à 15 dans la journée, vent glacial. J'ai discuté avec le petit vieux d'en face, très gentil et plein d'humour: "Vous ne voudriez pas m'aider à remonter ma débroussailleuse?
- Ma pauvre, si je savais comment me débrouiller avec ces engins, j'en aurais peut-être acheté un...
- Mais alors vous avez une faux?
- Eh oui, comment faire?"
Nous avons parlé politique. Lui, il comprend tout: les Américains veulent se jeter sur la Russie, Poutine ne les laisse pas faire.


mercredi 21 juin 2017

Rendez-vous manqué.

Hier et aujourd'hui, je suis allée promener Rosie, le matin, comme je le faisais avec mes petits chiens, mais c'est beaucoup plus rock'n roll. La cynologue s'est occupée de nous hier, d'après ce que je vois, c'est sans arrêt la carotte et le bâton, il est vrai avec beaucoup de caresses et de félicitations, mais jamais je n'ai eu besoin ni de carotte ni de bâton avec mes spitz, ils me faisaient confiance et réciproquement, je n'étais pas sans arrêt en alerte, sans arrêt à balancer des commandes comme à l'armée, avec des récompenses et des punitions. Que dire? Ca marche, enfin ça commence à marcher, mais ce genre de rapports n'est vraiment pas dans ma nature.
Bientôt, elle ne passera plus par la chatière. Et puis la porte des "seni" ferme à nouveau. Le matin, pour déjeuner tranquille et être sûre qu'elle larguera ses mines dehors, je la ferme à l'extérieur. Puis promenade.
Quand je me promenais avec Jules ou Doggie, je surveillais les voitures ou les autres chiens, mais le reste du temps, je contemplais la nature en lisant mes prières. Là c'est plus dur, il faut l'avoir à l'oeil, elle me sollicite tout le temps, essaie de me sauter dessus, avec ses pattes dégueulasses.
Nous sommes tombés sur une meute de chiens qui vit par là, avec des chiots, et je l'aurais bien laissée jouer mais je me méfie un peu des meutes, bien qu'elle ne soit pas trop agressive. J'ai pu observer qu'en effet, elle avait tout d'un chien de race, en comparaison des corniauds du coin. Olga pense que la mère, laïka sibérienne, a dû fauter avec n'importe qui et qu'on s'est débarrassé de la portée invendable.
Il faisait un beau temps de mois d'octobre, même fin septembre, vent frais et humide, gros nuages. Des porcs créent des décharges sauvages le long du chemin. Alors que nous avons une benne chaque semaine pour nous débarrasser des ordures.
Je voulais aller à la fête du monastère, saint Théodore Stratilate, mais mon téléphone était déchargé, je ne pouvais commander de taxi, j'étais en retard, sans taxi, la chienne maudite me suit, l'enfermer à la maison, c'est courir le risque de destructions à l'intérieur. J'y ai renoncé, avec un sentiment de remords, d'impuissance. Bon, on pèche tout le temps, mais je ne suis quand même pas l'athlète du Christ, ça, on ne peut pas dire. J'achèterai l'acathiste à saint Théodore Stratilate pour le lire à la maison... Et s'ils avaient ouvert son église, pour la fête? Vraiment, je suis trop nulle.
Averse diluvienne... Tout est fait pour me retenir de courir là bas. Là bas où le tsar, son fils Féodor
ont séjourné. Où Fédia a dû les accompagner, de par sa fonction, plus d'une fois. Cette impression d'être venue ici, en réalité, principalement pour cela, sans que j'en eusse vraiment conscience. Parce qu'ils m'y ont donné rendez-vous. Des choses se passent en moi qui proviennent d'eux. Il me semble qu'ils sont vraiment présents, que je pourrais presque les voir, les saints et les pécheurs, dans leurs beaux et nobles vêtements, venir à ma rencontre.Peut-être les verrai-je le jour de ma mort. Moscou, Pereslavl, Alexandrov, Serguiev Possad, Saint Cyrille du Lac Blanc, les Solovki. Etapes de mon pèlerinage personnel...





A gauche l'ancienne rive du lac, où se dressait un monastère anéanti à la révolution. 

mardi 20 juin 2017

La nobellisée russophobe

Voici un article qui proposera à l’esprit curieux une collection de perles extrêmement instructives. Ill s’agit de l’interview sur le site ИА REGNUM  https://regnum.ru/news/society/2290056.html  du prix Nobel Svetlana Alexievitch, dont le principal titre à cet honneur me semble sa russophobie active et méprisante. J'ai assorti ce florilège de quelques réflexions personnelles.

Sergueï Gourkine 19 juin 2017 Regnum interview de Svetlana Alexievitch

Le journaliste d’ИА REGNUM a rencontré le prix Nobel Svetlana Alexievitch et s’est entretenu avec elle. La conversation a pris la forme d’une interview, ce dont Alexeïevitch avait été prévenue et à quoi elle avait donné son accord. Au cours de la conversation, le prix Nobel a décidé d’en interdire, pour une raison connue d’elle seule, la publication. Dans la mesure où Alexievitch était au départ consentante, la rédaction d’ИА REGNUM a décidé de la publier entièrement. L’enregistrement de cette interview est disponible à la rédaction.


ИА REGNUM: Dieu sait pourquoi, on ne fait ordinairement des interviews qu'avec des gens avec lesquels on sait qu'on est d'accord dans l'ensemble. Pour relativiser, on ne vous invitera pas sur la Première chaîne, parce qu'ils ne sont pas d'accord avec vous...
Svetlana Alexievitch: Mais sur "Dojd", on m'invitera...
Précisément. C'est cela le dialogue.
Oui, c’est intéressant de connaître l’image d’un homme qui se trouve de l’autre côté, ce qu’il a dans la tête…
Bien. Il y a quelques temps, vous avez donné une interview retentissante sur la possibilité d’une guerre religieuse, en Biélorussie, entre les orthodoxes et les catholiques, parce qu’on « peut mettre à l’homme n’importe quoi dans la tête ». Et à vous aussi, on peut le mettre ?
Ma profession est de faire en sorte que cela n’arrive pas. Une certaine partie des gens vit de façon consciente, est capable de se défendre, capable de comprendre ce qui se passe alentour. Mais la majorité se laisse porter par le courant et vit dans la banalité.
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C’était le genre de choses que je pensais à dix-huit ans, la vie m’a rendue plus modeste. Svetlana Alexeïevitch n’a pas dépassé ce stade : elle est un esprit éclairé (elle fait même profession de l’être), elle est le sel de la terre, le reste n’est que populace obscure qui vote Poutine ou Trump. Au fait, en quoi Trump la dérange-t-elle puisqu’il fait la même politique que tous les autres, c’est-à-dire celle de l’Etat Profond ? Cet esprit supérieur ne l’a pas remarqué. Svetlana Alexeïevitch pense ce qu’il est convenu de penser dans les cénacles des esprits supérieurs occidentaux qui sont ce qu’on fait de mieux dans le genre. (LG)
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Avez-vous l’impression que dans notre partie du globe terrestre il y a davantage de gens de cette sorte ?
Je pense que c’est comme partout. En Amérique,  c’est pareil, autrement, d’où sortirait Trump ? Quand on a affaire à l’individu moyen, on écoute ce qu’il dit. Cela ne conduit pas forcément à aimer les gens.  Aussi c’est partout pareil, ce n’est pas seulement un trait russe.
Nous nous trouvons simplement maintenant dans l’état où la société a perdu son sens de l’orientation. Et pour autant que nous sommes un pays de guerres et de révolutions et que le plus important pour nous c’est la culture de la guerre et des révolutions, tout échec historique (du genre la perestroïka, quand nous nous démenions pour être comme tout le monde), lorsqu’il se produit, dans la mesure où la société n’est pas prête pour cela, où revenons-nous ? Nous sommes revenus à ce que nous connaissons. A un état guerrier militaire. C’est notre état normal.
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La Russie est un pays de guerres et de révolutions. Je dirais plutôt cela de la France qui en a connu je ne sais plus combien, après celle de 1789 et les guerres napoléoniennes. Ou des USA qui n’ont pas cessé d’être en guerre depuis leur création et de fomenter des révolutions chez les autres, y compris en finançant les bolcheviques. La plupart des guerres russes ont été défensives ou sécuritaires : repousser le plus loin possible des envahisseurs que n’arrêtaient pas des frontières naturelles. Actuellement, sans l’immense patience des Russes et de leur président, qui ne se prêtent pas aux provocations continuelles, toute l’Europe pourrait être déjà en proie au chaos. (LG)
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Pour parler honnêtement, je ne l’ai pas observé. Je ne vois ni chez les gens que je connais ni chez ceux que je ne connais pas aucune agressivité, aucun esprit guerrier. Que voulez-vous dire par militarisme ?
Si les gens étaient différents, ils seraient tous dans la rue, et il n’y aurait pas de guerre en Ukraine. Et le jour anniversaire de la mort de Politkovskaïa il y aurait eu autant de manifestants que j’en ai vus ce jour-là dans les rues de Paris. Il y avait là de 50 000 à 70 000 personnes. Et chez nous, rien. Et vous dites que nous avons une société normale. Nous avons une société normale parce que nous vivons en cercle restreint. Le militarisme, cela ne signifie pas que tous soient prêts à tuer. Mais cependant, il s’est avéré qu’on est prêt.
Mon père est biélorusse et ma mère ukrainienne. J’ai passé une partie de mon enfance chez ma grand-mère en Ukraine et j’aime beaucoup les Ukrainiens, j’ai du sang ukrainien. Et dans mes pires cauchemars je ne pouvais me représenter que les Russes tireraient sur les Ukrainiens.
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De 50 000 à 70 000 personnes ? Ouh là, le chiffre me paraît bien important… On ne déplace pas les Français pour des choses qui les concernent de beaucoup plus près et 50 000 parisiens seraient allés défiler pour Politkovskaïa ? Je sais bien que le bobo de gauche l’agite à tout bout de champ avec beaucoup de persévérance, mais quand même… (LG)
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Au départ, il s’est produit là bas un coup d’état.
Non, ce n’était pas un coup d’état. Vous regardez trop la télévision.
Je suis né là bas.
Ce n’était pas un coup d’état. C’est la télévision russe qui fait son travail. Les démocrates devraient utiliser la télévision, ils l’ont sous-estimée. Le pouvoir actuel imprime dans la conscience ce qui lui convient. Ce n’était pas un coup d’état. Vous ne vous représentez pas quelle misère régnait la bas…
Je me le représente.
Comme on y volait. Le changement de pouvoir, c’était la volonté des gens.  Je suis allée en Ukraine, j’ai visité le « musée de la centurie Céleste »  et des gens simples m’ont raconté ce qui s’est passé. Ils ont deux ennemis, Poutine et leur propre oligarchie, la culture du pot de vin.
A Kharkov, à la manifestation de soutien au Maïdan, il y avait trois cents personnes, et celle qui était contre le Maïdan en a rassemblé cent mille. Ensuite, en Ukraine, on a ouvert quinze prisons, dans lesquelles sont enfermés quelques milliers de personnes.  Et les partisans du Maïdan se promènent avec les portraits de fascistes avérés.
Et en Russie, il n’y a personne qui se promène avec des portraits de fascistes ?
Ils ne sont pas au pouvoir.
En Ukraine non plus, ils ne sont pas au pouvoir. Porochenko  et les autres ne sont pas des fascistes. Vous comprenez, ils veulent se séparer de la Russie, entrer dans l’Europe. Comme dans les pays Baltes. La résistance prend des formes radicalisées. Ensuite, quand ils deviendront un état  vraiment indépendant et fort, cela cessera.  Mais pour l’instant, ils renversent les monuments communistes, que nous devrions renverser chez nous, ils font la chasse aux programmes de télévision. Et alors, il leur faudrait regarder Soloviev et Kissiliev ?
Ils les regardent sur Internet. Et l’audience n’a absolument pas diminué.
Non, c’est une certaine partie des gens qui les regardent, et pas le peuple.
Eh bien comment vous dire : l’audience des chaînes russes est plus large que celle des chaînes ukrainiennes.
Et alors que regardent-ils ? Pas les programmes politiques.
La vie en Ukraine est devenue plus pauvre, c’est un fait. Et la liberté de parole est bien moindre, c’est aussi un fait.
Je ne le pense pas.
Vous savez qui est Oleg Bouzina ?[1]
Celui qu’on a tué ?
Et il y a des centaines d’exemples comparables.
Mais ce qu’ils disaient appelait une réaction violente.
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Bonne question du journaliste, après sa diatribe sur l’Ukraine et le Donbass où elle reprend tous les mensonges de la propagande occidentale. On n’a jamais su comment avait été vraiment tuée Politkovskaïa, pour le souvenir de laquelle toute la Russie devrait se soulever, mais l’on sait bien qu’Oleg Bouzina a été assassiné pour avoir dit ses quatre vérités au régime de Kiev. Et pas seulement lui.  Un nombre impressionnant de journalistes et correspondants de guerre ont été tués là bas, il faut dire qu’ils étaient russes, donc on s’en fout. Et Rouslan Kotsaba, emprisonné pour délit d’opinion, eh bien, comme elle le dit ce qu’ils disaient appelait une réaction violente. Ils n’avaient qu’à la boucler démocratiquement, ces empêcheurs de haïr la Russie en rond. (LG)
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C’est-à-dire que ceux-là, il faut les tuer ?
Je ne dis pas cela. Mais je comprends les motivations des gens qui l’ont fait. De même qu’il ne me plaît pas du tout qu’on ai tué Pavel Cheremet qui aimait l’Ukraine. Visiblement, il y a eu quelques règlements de compte ou quelque chose comme ça.
Vous leur trouvez beaucoup de justifications
Ce ne sont pas des justifications. Je me représente simplement comment l’Ukraine veut construire son état. De quel droit la Russie veut-elle y imposer sa loi ?
Vous êtes allée au Donbass, après le début de la guerre ?
Non, je n’y suis pas allée. Quand la guerre commence, il n’y a plus de justice. A mon avis, Strelkov a dit que la première semaine, les gens avaient beaucoup de mal à tirer les uns sur les autres, que les obliger à tirer était presque impossible. Et après, le sang a coulé. On peut dire la même chose de la Tchétchénie.
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Alors là, elle devrait avoir particulièrement honte, la pécore. Car j’ai encore dans l’oreille la conversation téléphonique de janvier 2014, avant la guerre au Donbass, où Timochenko appelait au massacre des russophones, et dans l’œil les chars ukrainiens arrivant à grande vitesse au Donbass et tirant sur les gens incrédules qui essayaient de les arrêter à mains nues. Sans parler de l’immonde massacre d’Odessa, l’Oradour ukrainien. Les néonazis lui semblent un détail sans intérêt. Il lui suffit que le pouvoir « ne soit pas fasciste ». Ah bon ? Mais il tolère tout cela, l’encourage, l’absout, ses organes de presse poussent sans arrêt au meurtre et parlent de la population russophone comme d’un ramassis de sous-hommes bons à être bombardés, violés, torturés, ce n’est pas grave, c’est la populace qui ne voit pas les lumières de l’Europe l’appeler au bonheur éternel dans la démocratie triomphante où papillonnent joyeusement des slips en dentelles, à la rencontre des demoiselles ukrainiennes privées de tous nos biens de consommation.
Quand à la Tchétchénie, après avoir vu les mensonges éhontés et la désinformation à propos de la guerre de Yougoslavie, de la guerre d’Irak, et de celle du Donbass, eh bien j’ai de gros doutes sur l’unilatéralité des torts et la sauvagerie des Russes, j’en ai aussi de très gros sur la personnalité de sainte Politkovskaïa.
Elle revient avec insistance sur le fantasme des médias occidentaux, l’invasion des Russes. Ah l’invasion des Russes… Elle en a vu des millions de preuves chez les journalistes « honnêtes », le problème est que justement, des preuves, il n’y en a aucune de convaincante à l’ère des satellites qui voient tout, et que depuis trois ans que dure cette horreur, les chars russes n’ont pas encore réussi à quitter le territoire du Donbass pour aller jusqu’à Kiev. Beaucoup moins efficaces en Ukraine qu’en Syrie, les Russes… (LG)
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Même si l’on est d’accord avec la position (que personnellement je désavoue complètement) que les gens, à Kiev, « y sont allés d’eux-mêmes », après cela, les gens à Donetsk y sont aussi allés d’eux-mêmes, sans armes, on ne les a pas écoutés, on a essayé de les disperser, et après, ils sont venus avec des armes. Les uns et les autres sont allés soutenir leur conception du droit. Pourquoi cela est-il permis aux uns et pas aux autres ?
Vous avez fait la même chose en Tchétchénie, pour conserver votre état. Et quand les Ukrainiens ont voulu conserver leur état, vous vous êtes soudain souvenus des droits de l’homme, qu’on ne respecte pas à la guerre. Vous, les Russes, vous avez fait bien pire en Tchétchénie.
Je ne suis pas politicienne. Mais quand se pose la question de l’intégrité de l’état, c’est un problème de politique. Quand on introduit des troupes étrangères et qu’elles commencent à imposer leur loi là où elles ne sont pas chez elles. De quel droit la Russie est-elle entrée au Donbass ?
Vous n’étiez pourtant pas là bas.
Je regarde aussi la télé comme vous et je lis ceux qui écrivent là-dessus. Les gens honnêtes. Quand la Russie est entrée là bas, que vouliez-vous qu’il arrivât ? Qu’on vous accueillît avec des bouquets de fleurs ? Que les autorités fussent contentes de vous voir ? Quand vous êtes entrés en Tchétchénie, où Doudaïev voulait faire son système, son pays, qu’a fait la Russie ? Elle l’a laminé.
Vous avez dit que vous n’étiez pas une politicienne. Vous êtes un écrivain. Il me semble très évident que la lutte actuelle du gouvernement ukrainien avec la langue russe est le principal grief qu’on lui fait. Il y a dix ans, l’agence Gallup a fait une enquête pour savoir quel pourcentage de la population en Ukraine pensait en russe.
Je sais tout cela. Mais maintenant, ils apprennent l’ukrainien et l’anglais.
Ils ont fait cela très simplement : ils ont distribué des enquêtes en russe et en ukrainien. Selon la langue choisie par un individu, on peut savoir celle dans laquelle il pense. 83% des habitants de l’Ukraine pensent en russe.
Que voulez-vous dire par là ? On les a russifiés pendant soixante dix ans, comme les biélorusses.
Vous voulez dire que les gens qui vivaient à Odessa ou à Kharkov ont un jour pensé en ukrainien ?
Je ne sais pas comment c’est chez vous, mais chez nous, en Biélorussie, sur dix millions d’habitants il en est resté six et quelques après la guerre. Et sont venus trois millions de Russes. Ils y sont encore. C’est pareil en Ukraine. Je sais que les gens apprenaient alors la langue ukrainienne. Comme chez nous on apprend la langue biélorusse, croyant qu’un jour viendront des temps meilleurs.
C’est-à-dire qu’on peut interdire aux gens de parler la langue dans laquelle ils pensent ?
Vous avez bien interdit de parler biélorusse en Russie.
Qui l’a interdit ?
Eh bien voyons ! Vous ne connaissez que votre petit monde de l’élite ! A partir de 1922 en Biélorussie, on a constamment éliminé l’intelligentsia.
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Oui, cocotte, mais pas seulement en Biélorussie, dans toute l’URSS…  Là commence une sorte de bizarre imbroglio. Elle accuse la Russie de russification, mais à partir de quel moment ? Le communisme ? Pourquoi mettre sur le dos de la Russie l’aventure communiste, venue d’occident par l’intermédiaire d’une équipe d’intellectuels majoritairement juifs qui détestaient la Russie et ne faisaient aucune différence, dans cette détestation, avec l’Ukraine et la Biélorussie, également coupables d’être slaves, rurales et chrétiennes orthodoxes ? D’autre part, l’URSS a justement créé des républiques autonomes dont les frontières ne correspondaient pas à la réalité historique, culturelle et ethnique des contrées concernées, lesquelles n’étaient que des provinces russes parlant dans les campagnes leur dialecte, les deux autres composantes de la sainte Russie ? L’Ukraine, ou plus exactement la petite-Russie, a rejoint la Russie moscovite dont elle avait été séparée par les invasions mongoles et l’expansion polonaise au XVII° siècle, avec les cosaques zaporogues de Bogdan Khmelnitski, résolument orthodoxes et haïssant les Polonais de toute leur âme. J’ai lu au moment du maïdan une lettre d’un cosaque priant de ne pas confondre les zaporogues avec un ramassis d’uniates galiciens, car si les cosaques épargnaient parfois les Polonais, ils empalaient forcément les uniates qui n’étaient que des traîtres et des renégats. Les paysans petits-russiens parlaient et chantaient leur dialecte, Nicolas Gogol et Mikhaïl Boulgakov écrivaient en russe. Elle proclame ensuite que la Biélorussie parlait polonais et biélorusse. J’ai visité le monastère saint Onuphre, sur la frontière polonaise, qui s’est trouvé séparé de la Biélorussie et mis en Pologne après la guerre. C’était un monastère russe depuis le XIV° siècle et qui se considérait encore comme russe. La Biélorussie, frontalière, est souvent passée des Russes aux Polonais et des Polonais aux Russes, les Polonais convertissaient les gens de force, persécutaient les orthodoxes, mais elle les adore, car elle hait les Russes, nous l’avions compris depuis le début de l’interview. L’important pour elle, c’est de trouver des prétextes, des raisons de haïr les Russes et des justifications à toutes les persécutions et toutes les traîtrises. Soutenir la « langue biélorusse » ou la « langue ukrainienne » n’est qu’une façon de dresser coûte que coûte les uns contre les autres des gens qui avaient une communauté d’histoire, de culture, de foi et de mentalité, elle y tient beaucoup.  Je ne pense pas qu’avant la révolution, et même après, jusqu’aux années Eltsine, les Ukrainiens et les Biélorusses se soient sentis empêchés de parler leur dialecte et obligés de parler le russe, d’ailleurs, il n’y a pas une si grande différence entre ces divers langages. (LG)
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Que vient faire ici l’année 1922 ? Nous vivons vous et moi en 2017.
Et d’où cela vient-il ? D’où est sortie la russification ? Personne ne parlait le russe en Biélorussie. On parlait le polonais ou le biélorusse. Quand la Russie est entrée et s’est appropriée ces terres, la Biélorussie occidentale, la première loi, ce fut la langue russe. Et aucune université, aucune école, aucun institut ne parle chez nous la langue biélorusse.
C’est-à-dire que dans votre conception, c’est une vengeance pour un événement centenaire ?
Non, c’était une tentative de russification, de faire de la Biélorussie une partie de la Russie. Et de la même façon de faire de l’Ukraine une partie de la Russie.
La moitié du territoire qui entre actuellement dans la composition de l’Ukraine n’a jamais été « ukrainienne », il n’y a jamais eu « d’Ukraine ». C’était l’Empire russe. Et c’est après la révolution de 17, au contraire, que s’est imposée là bas la culture ukrainienne.
Eh bien voilà, vous ne savez rien, en dehors de votre petit morceau de temps, dans lequel vous êtes tombé et vivez. La moitié de la Biélorussie n’a jamais été russe, c’était la Pologne.
Mais l’autre moitié l’était ?
L’autre moitié l’était, mais vous la reteniez de force. Je ne veux pas parler de ça, c’est un tel ramassis de banalités militaristes que je ne veux même pas l’entendre.
Vous dites qu’il y a cent ans (à votre avis), on a imposé la culture russe, et c’était mal, et maintenant qu’on impose la culture ukrainienne, c’est bien ?
On ne l’impose pas. C’est un état qui veut entrer dans l’Europe. Il ne veut pas vivre avec vous.
Pour cela il faut supprimer la langue russe ?
Non. Mais peut-être pour quelques temps, oui, pour cimenter la nation.  Parlez russe si vous voulez, mais les établissements universitaires seront en ukrainien.
C’est-à-dire qu’il faut interdire aux gens de parler dans la langue dans laquelle ils pensent ?
Oui. C’est toujours comme ça. C’est ce que vous faisiez.
Je n’ai rien fait de tel.
La Russie. C’est ce qu’elle faisait sur les territoires occupés, même au Tadjikistan on obligeait les gens à parler russe. Vous devriez étudier ce que faisait la Russie ces deux derniers siècles.
Je ne vous interroge pas sur les deux derniers siècles. Je vous parle d’aujourd’hui. Nous vivons aujourd’hui.
Il n’y a pas d’autre façon de créer une nation.
Compris. Dans de nombreuses interviews, vous avez dit que vos connaissances suivaient avec inquiétude ce qui se passe sur le Maïdan et que la voie évolutive de développement est sans conteste la meilleure. Vous aviez en vue avant tout la Biélorussie, mais sans doute aussi la Russie ? Comment vous représentez-vous la voie évolutive qui est ici exigée ?
Il y faut le mouvement même du temps. Si je considère les générations qui ont suivi celles qui attendaient la démocratie, je vois qu’est apparue une génération très servile, des gens absolument pas libres. Beaucoup d’adorateurs de Poutine et de la voie guerrière. Il est donc difficile de dire quand la Biélorussie et la Russie deviendront des pays libres.
Mais je n’admets pas la révolution comme une voie possible. C’est toujours le sang, et arrivent au pouvoir les mêmes personnes, il n’y en a pas d’autres pour l’instant. En quoi consiste le problème des années 90 ? Il n’y avait pas de gens libres. C’étaient les mêmes communistes, sous une autre étiquette.
Et qu’est-ce que c’est que des gens libres ?
Eh bien disons des gens avec une vue européenne des choses. Plus humanitaire. Qui ne pensent pas qu’on peut piller le pays et laisser le peuple sans rien. Vous voulez dire que la Russie est libre ?
Je vous le demande.
En quoi est-elle libre ? Un petit pourcentage de la population possède toute la richesse et les autres sont restés sans rien. Les pays libres, c’est par exemple, la Suède, la France, l’Allemagne. L’Ukraine veut être libre, la Biélorussie et la Russie, non. Combien de gens participent aux actions de Navalny ?
C’est-à-dire que les gens libres sont ceux qui ont un regard européen sur les choses ?
Oui. Là bas, la liberté a fait beaucoup de chemin.
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Voilà, les gens qui voient les élections manipulées et faussées, le pouvoir confisqué, la liberté d’expression réduite à une peau de chagrin dans un pays où toute la presse nationale est aux mains de quelques milliardaires mondialistes apprécieront. La liberté chez nous a fait beaucoup de chemin… vers le mur où on va la fusiller ! Personnellement, depuis ma jeunesse, j’ai senti que je n’avais qu’à la boucler, car je n’avais pas les idées convenables et la clique qui nous muselait à l’intimidation, recourt maintenant à la calomnie, aux tribunaux iniques, aux condamnations arbitraires, au deux poids deux mesures, à la mise à mort civile du dissident cloué au pilori de la bien-pensance, privé de son travail, de la possibilité de publier, exposer, se produire, parfois emprisonné et contraint de payer de lourdes amendes. Les journalistes résistants sont virés, comme nous venons de le voir avec Natacha Polony. Notez que si le nationalisme, même teinté de nazisme, est tout à fait licite chez les Ukrainiens, en Biélorussie, dans les pays Baltes, en Tchétchénie, le patriotisme de Marine le Pen, caca, pas beau. Macron le mondialiste qui muselle et verrouille la France dans les structures anonymes de l’Europe mondialiste, lui, très bien, vachement « libre »…
Quelqu’un m’expliquera-t-il un jour ce que c’est que la liberté pour la plupart des imbéciles qui en parlent tout le temps ? (LG)
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Et si quelqu’un ne partage pas le tableau européen du monde ? Par exemple, il comporte le concept de tolérance, et peut-on être un orthodoxe fondamental qui ne considère pas que la tolérance soit juste ?
Ne soyez pas aussi primaire. La foi de quelqu’un, c’est son problème. Quand je suis allée en France voir une église russe, il y avait beaucoup d’orthodoxes. Personne ne les dérange, mais ils n’imposent pas leur vision aux autres, comme cela se passe ici. Là bas, les prêtres sont complètement différents, l’Eglise n’essaie pas de devenir un pouvoir, et ne se soumet pas au pouvoir. Discutez avec n’importe quel intellectuel européen et vous verrez que vous êtes un coffre bourré de superstitions.
J’ai passé un an en Italie, et quatre-vingt-dix pour cent des intellectuels que j’ai rencontrés ont une grande sympathie pour les idées de gauche et pour le président de Russie[2].
Il y a des gens comme cela, mais pas si nombreux. Ils réagissent comme cela devant vous, parce qu’ils ont vu un Russe avec des opinions radicales. Poutine n’a pas là bas un si grand soutien que vous le pensez. Il y a juste le problème des gauchistes. Cela ne veut pas dire que Le Pen, c’était ce que voulait et veut la France. Grâce à Dieu, la France a gagné.
Mais pourquoi « la France aurait-elle perdue », si une majorité de Français avait voté pour elle ?
Lisez son programme.
J’ai lu les deux. Dans le programme de Macron, il n’y a rien, à part des propos généraux sur le thème « nous devons vivre mieux ».
Non. Macron, c’est vraiment la France libre. Et Le Pen, c’est la France nationaliste. Heureusement que la France n’a pas voulu être comme cela.
Une France nationaliste ne peut pas être libre ?
Elle proposait simplement une variante extrême.
Dans une de vos interviews, vous avez dit : « Hier je marchais le long de Broadway et il était visible que chacun était une personnalité. Mais si on marche à Minsk, Moscou, on voit que se déplace un corps populaire. Commun. Oui, ils ont de nouveaux vêtements, de nouvelles voitures, mais dès qu’ils ont entendu le cri de guerre de Poutine « la grande Russie », ils sont à nouveau un corps populaire ». Vous avez vraiment dit cela ?
Oui, je l’ai dit. Mais je l’ai dit en faisant référence au philosophe Léontiev. J’ai lu quelque part cette citation de lui. Mais comme toujours dans le journalisme, on a supprimé cette partie de la réponse.
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Ah ça, c’est merveilleux. Là, on atteint le sommet. De manière diamétralement opposée, j’aime la Russie parce qu’elle a gardé ce que nous n’avons plus : cette homogénéité qui  fait de ses habitants un peuple, un grand organisme, et encore, malheureusement, il en a pris un coup comme nous tous. J’ai la nostalgie du peuple, à la façon russe : une sorte de grande famille, avec son père le tsar au sommet, qui respire d’un même souffle avec le vent, les nuages de son immense pays, chante d’un même cœur ses chansons immémoriales et prie en communion dans l’Esprit Saint qui irradie l’Eglise. Eh bien ça, ça ne lui plait pas, à la nobellisée, je dirais que c’est même là la première raison de sa haine inexpiable envers la Russie, pas l’URSS, mais justement la Russie, une haine qu’elle partage avec toute la lie trostkiste, mondialiste, néoconne qui est en train de nous détruire de fond en comble, les Soros, BHL and Co, parce qu’elle n’a pas sa place là dedans, de même que le diable n’a pas sa place dans l’harmonie divine, et suinte d’amertume dans le nulle part de la géhenne.  Son soutien à l’Ukraine actuelle, ce monstre de Frankenstein, ce Golem hagard,  et sa passion de la langue biélorusse comme de la cause Tchétchène tiennent à son désir passionné de détruire tout ce qui est organique, cosmique, harmonieux, ancestral, traditionnel et d’introduire partout la discorde et le chaos. Cette chauvine de l’Ukraine indépendante (indépendante, l’Ukraine actuelle ? Ah je me marre !) pense et agit de la même manière que les mondialistes convaincus qui veulent un monde sans frontières ni particularismes, une humanité où, comme à Broadway où elle se promène avec extase, « chacun est une personnalité », c’est-à-dire un individu isolé relié à rien, dont on fait ce qu’on veut, un poisson de banc. La liberté de la nobellisée que n’ont pas les Russes mais sur la  voie de laquelle l’Europe a fait beaucoup de chemin, c’est l’errance aveugle et solitaire du poisson de banc. (LG)
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Je ne supprimerai rien.
Mais là bas, tu vois vraiment, en marchant, que se déplacent des gens libres. Et chez nous, même ici, à Moscou, on voit que les gens ont une vie difficile.
C’est-à-dire que vous êtes d’accord avec cette citation ?
Absolument. C’est visible même d’après la plastique.
Cette jeune fille, là, la barmaid du café où nous sommes assis, elle n’est pas libre ?
Arrêtez, qu’est-ce que vous racontez ?
Voilà pour vous une personne réelle.
Non, elle n’est pas libre, je pense. Elle ne peut pas vous dire, par exemple, les yeux dans les yeux, ce qu’elle pense de vous. Ou de ce gouvernement.
Pourquoi le pensez-vous ?
Non, elle ne le dira pas. Et là bas, n’importe qui le dira. Prenons mon cas. Quand on m’a donné le prix Nobel, j’ai reçu (c’est l’étiquette dans tous les pays) les félicitations de présidents de beaucoup de pays. Y compris de Gorbatchev, du président de la France, du chancelier d’Allemagne. On m’a dit ensuite qu’allait venir un télégramme de Medvedev.
Mais à ma première conférence de presse, alors qu’on m’interrogeait sur l’Ukraine, j’ai dit que la Crimée était occupée, que dans le Donbass, la Russie avait fomenté la guerre avec l’Ukraine. Et qu’on pouvait le faire partout, car il y a beaucoup de points chauds partout. Et l’on m’a dit qu’il n’y aurait pas de télégramme, car cette citation avait été diffusée par « Echo Moskvy ».
Jusqu’à Trump, en Amérique, une telle chose était impossible. Tu pouvais être contre la guerre du Vietnam, contre ce que tu voulais, mais quand tu avais le prix Nobel, le président te félicitait, parce que c’est une fierté pour cette culture. Et chez nous, on te demande si tu es dans ce camp ou dans l’autre.
Vous dites parfois à propos de la Russie « nous » et parfois « eux ». Alors finalement, c’est « nous » ou c’est « eux » ?
Tout de même « eux ». Déjà « eux », malheureusement.
Mais alors ce premier ministre n’est pas celui de votre gouvernement, pourquoi serait-il obligé de vous féliciter ?
Mais nous le considérons comme un gouvernement allié. Nous sommes encore étroitement liés. Nous ne nous sommes pas encore arrachés, et qui nous laissera le faire ? Bien que nous voulions nous arracher.
Alors cela veut dire « eux » ?
Pour l’instant, c’est encore « nous ». Je suis quand même quelqu’un de la culture russe. J'ai écrit sur cette époque, sur tout, en russe et bien sûr, j’aurais été contente de ce télégramme. D’après mes conceptions, il devait me l’envoyer.
On vous a donné le prix Nobel il y a presque deux ans. Que vous semble-t-il, maintenant, pourquoi précisément l’avez-vous reçu ?
Il faut le leur demander à eux. Si vous étiez tombé amoureux d’une femme et elle de vous, la question « pourquoi l’avez-vous aimée » semblerait ridicule. C’était une question stupide.
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Mais non, ma chère, elle n’est pas du tout stupide, la question, et la réponse est simple. On vous l’a donné pour toutes les raisons que je viens d’énumérer plus haut : pour votre haine écumante de la Russie, dont j’avais eu déjà plusieurs exemples chez d’autres intellectuels dans votre genre, qui se jetaient sur moi en pensant trouver, chez une occidentale, une oreille complaisante. On vous l’a donné pour votre adulation imbécile de l’Occident actuel, et de sa mafia bancaire transnationale, de ses chimères politiques, de sa nuisance internationale, de son acharnement à casser tout ce qui faisait la grandeur, la richesse et la diversité des peuples humains de la terre. Pour le service que vous lui rendez en soutenant la mauvaise cause de la discorde et de la guerre civile, en gobant n’importe quel mensonge sans vérifier, pourvu qu’il justifie votre détestation. Une pareille interview ne donne pas envie de lire votre littérature, vous aviez raison d’en craindre la parution. Ni même de boire un café avec vous à la terrasse d’un bistrot parisien. Je n’ai jamais mieux compris ce qui meut vos semblables, ni pourquoi ils m’ont toujours fait horreur, et je vous remercie d’avoir apporté cette pièce au puzzle qui me compose peu à peu la vision globale de la venue de l’Antéchrist et des derniers temps (LG)
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Mais quand même, la décision fut prise non au niveau des sentiments, mais rationnellement.
On m’a dit : « Eh bien, vous attendez sans doute depuis longtemps le prix Nobel ». Mais je n’étais pas idiote au point de l’attendre assise.
Et si le comité Nobel vous demandait un jour à qui, parmi les auteurs qui écrivent en russe, il conviendrait de donner le prix, qui désigneriez-vous ?
Olga Sedakova. C’est quelqu’un qui correspond à ma représentation de ce que doit être un écrivain. C’est aujourd’hui une figure très importante de la littérature russe. Ses opinions, sa poésie, ses essais, tout ce qu’elle écrit nous dit qu’elle est un grand écrivain.
En lien avec vos livres, je voudrais revenir au thème du Donbass, mais pas sur le plan politique. Beaucoup de vos livres parlent de la guerre et des gens dans la guerre. Mais vous n’allez pas voir cette guerre.
Je n’y suis pas allée et je n’irai pas. Je ne suis pas allée non plus en Tchétchénie. Un jour j’en parlais avec Politkovskaïa. Je lui ai dit : Ania, je n’irai plus vers la guerre. D’abord, je n’ai déjà plus les forces physiques de voir une personne tuée, de voir la folie humaine.  En outre, tout ce que j’ai compris de cette folie, je l’ai déjà dit. Je n’ai pas d’autres idées. Et écrire encore une fois la même chose, quel intérêt ?
Vous ne considérez pas que votre avis sur cette guerre pourrait changer si vous y alliez ?
Non. Là bas, il y a des écrivains ukrainiens et russes qui en parlent.
Mais vous répondez aux questions, vous parlez de ces événements.
Cela se passe dans un autre pays. Et je peux répondre à ces questions en tant qu’artiste, pas comme partie prenante. Pour écrire les livres que j’écris, il faut vivre dans le pays dont il est question. Cela doit être ton pays. L’Union Soviétique, c’était mon pays. Et là bas, il y a beaucoup de choses que je ne sais pas.
Je n’ai pas tant à l’esprit la rédaction d’un livre que la compréhension de ce qui se passe là bas.
Vous voulez me dire que là bas, c’est terrible ? C’est la même chose qu’en Tchétchénie.
Mais vous n’y êtes pas allée.
Alors, Dieu merci, on montrait toute la vérité à la télévision. Personne ne doutait qu’il y avait là bas du sang et des larmes.
Je parle d’autre chose. Les gens qui vivent au Donbass sont certains de leur bon droit. Ce sont des gens ordinaires et ils soutiennent le pouvoir de la résistance. Peut-être que si vous les voyiez, vous les comprendriez autrement ? Ce sont aussi des gens.
Les Russes peuvent aussi bien mener leurs troupes dans les pays Baltes, puisque il y a là bas beaucoup de Russes mécontents. Vous trouvez normal d’être parti et d’avoir pénétré dans un pays étranger ?
Je trouve normal que pendant 23 ans, c’ait été pour le gouvernement ukrainien une loi non écrite que la reconnaissance là bas de deux cultures, la russe et l’ukrainienne. Et cet équilibre fut plus ou moins respecté sous tous les présidents.
C’était comme cela jusqu’au moment où vous y êtes entrés.
Ce n’est pas vrai. En hiver 2013, avant la Crimée, nous avons entendu où il fallait envoyer les « Moscovites »[3]. Et en février 2014, tout de suite après le coup d’état, et avant toute Crimée, nous avons vu les projets de lois contre l’utilisation de la langue russe. Les gens qui vivent dans la partie sud-est du pays se considèrent comme russes, et ne considèrent pas Bandera[4] comme un héros. Ils sont allés protester. Et vous, on ne sait pourquoi, vous considérez que les gens de Kiev ont le droit de protester, et ceux qui sont à l’est ne l’ont pas.
Mais n’y avait-il pas là bas des tanks russes, de l’armement russe, des mercenaires russes ? C’est de la connerie, tout ça. Sans votre armement, la guerre n’aurait pas eu lieu. Alors ne me cassez pas la tête avec ce délire dont votre tête est bourrée.  Vous vous laissez si facilement prendre à n’importe quelle propagande. Oui, il y a là bas la douleur et la peur. Mais c’est sur votre conscience, celle de Poutine. Vous vous êtes engouffrés dans un pays étranger, sur quelle base ? Il y a sur Internet des millions de cadres, où l’on voit là bas circuler la technique russe. Tout le monde sait qui a descendu le Boeing et ainsi de suite. Finissons donc cette stupide interview. Je n’en peux plus. Vous êtes juste un échantillonnage de propagande, et non un homme doué de raison.
Bien. Dans une interview au journal El Pais vous avez dit que la propagande soviétique n’était pas aussi agressive que maintenant.
Absolument. Ecouter l’idiotisme de Soloviev et Kissiliev. Je ne sais pas comment c’est possible. Ils savent eux-mêmes que ce n’est pas la vérité.
Dans la même interview, vous avez dit que l’Eglise ne se limitait pas à l’interdiction de travaux théâtraux et de livres.
Oui, elle se mêle de ce qui ne la regarde pas. Ce n’est pas son problème, comment monter des spectacles et que tourner. Nous allons bientôt interdire les contes pour enfants parce qu’il y aurait là dedans des scènes de sexe. Il est vraiment très drôle de regarder de l’extérieur dans quelle folie vous vivez.
A entendre les députés de la Douma qui se battent avec les films d’art et d’essai, et quelles interdictions de la part de l’Eglise avez-vous à l’esprit ?
Mais autant que vous voulez. Tous ces orthodoxes à qui il semble que Serebriannikov  monte quelque chose qui ne va pas, Tabakov fait quelque chose de pas convenable. A Novosibirsk, on a interdit son spectacle.
Vous considérez que c’est la position de l’ensemble de l’Eglise ?
Je pense que cela vient même d’en bas. De cette noirceur, de cette écume qui s’est soulevée aujourd’hui. Vous savez, notre interview ne me plaît pas, et je vous interdis de l’imprimer.
Sergueï Gourkine
Traduction Laurence Guillon
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à Marioupol, les gens essaient d'arrêter les tanks ukrainiens
mai 2014


Timochenko appelle au massacre des russophones





[1] Journaliste ukrainien assassiné par le pouvoir qu’il critiquait.
[2] En Russie, les libéraux, qui partagent les vues des bobos socialistes français, se disent de droite. Poutine, en Russie est de gauche…
[3] Les gens du Maïdan criaient qu’il fallait envoyer les « Moscovites » à la mort.
[4] Bandera : nationaliste ukrainien allié aux nazis pendant la guerre.
[5] Journaliste ukrainien assassiné par le pouvoir qu’il critiquait.

lundi 19 juin 2017

Un cierge pour Féodor

Un correspondant m'a envoyé un article et une photo sur les laïkas sibériens, il semble que Rosie, si elle n'est pas pure race, est très proche du type... C'est ce que m'a dit la cynologue dès qu'elle l'a vue. Elle a le même masque et la même morphologie que le chien de la photo.
.https://wamiz.com/chiens/laika-de-siberie-occidentale-222
Effectivement, "difficile à gérer pour une personne inexpérimentée". Et d'autre part, fort instinct de chasse. Mon entrée ressemble à la tanière d'un ours, et j'y trouve des cadavres de souris, dont j'attribuais la responsabilité aux chats, mais j'ai vu Rosie chasser: elle guette dans les hautes herbes et bondit d'un seul coup.
Je suis allée à l’église, au monastère, un office à rallonge, pour la fête de tous les saints russes. Le sermon du prêtre portait sur le thème de la sainte Russie, représentée aujourd'hui par chacun de ceux qui font partie de l'Eglise russe. La sœur Larissa, toujours adorable, elle veut toujours me trouver une place assise, et m’a emmenée dans la chapelle latérale des saints Adrien et Nathalie, fierté du monastère. Les murs ont été repeints de fresques, dans le style iconographique. L’iconostase est si tarabiscotée et couverte de dorure que les icônes en sont complètement étouffées. Je trouve que c’est un peu dommage. La sœur Larissa m’a fait asseoir, en me disant que c’était là que priait la mère de Pierre le Grand, la tsarine Nathalie Narychkine, que c’était une femme très progressiste, qu’elle avait fondé des écoles pour instruire les populations, avec sa fille, la sœur de Pierre. Intéressant, mais je ne suis pas en très bons termes avec la famille Romanov à ses débuts. On doit au tsar Alexis et à son patriarche Nikon le schisme impardonnable des vieux-croyants, à la suite de réformes prononcées sans même la convocation d’un concile. Quand à Pierre le Grand, passons, tout le monde sait déjà que ce n'est pas mon copain… Soeur Larissa me ferait davantage plaisir en m'ouvrant l'église saint Théodore Stratilate, construite par Ivan le Redoutable en l'honneur de son fils!
La sœur Larissa insiste toujours pour que je communie, que je vienne plus souvent et si je reconnais qu’elle a sûrement raison, je n’aime pas du tout qu’on fasse pression sur moi, j’avais le même problème avec le très gentil père Dmitri de l’église saint Syméon le Stylite.
C’était une autre sœur qui s’occupait du café, où j’ai acheté du kvas, du miel et des pirojkis. Nous avons un peu discuté. C’est une femme déjà d’un certain âge, des environs de Moscou, qui a décidé d’entrer au monastère. Pour l’instant, elle est novice. «On verra bien, me dit-elle.
- Cela se passe bien pour vous, ici ?
- Vous savez, fondamentalement, on est mal partout, où qu’on aille. Sinon, ferait-on tant d'efforts pour gagner le Royaume des Cieux? C'est là bas qu'est notre place. On ne peut pas aller bien, ici bas, nous n'y sommes pas chez nous.
- Eh bien vous voyez, moi je suis croyante, mais j’y tiens, à la vie terrestre, je pense être quelqu’un de très souffrant, de trop sensible, mais j’y tiens. J'aime la beauté de la vie et ses bonnes choses.
- En réalité, beaucoup sont faits comme vous. On ne part pas au monastère parce qu’on ne tient pas à la vie. Ce sont les gens qui n’y connaissent rien qui disent des choses pareilles…
- En effet, pour moi, ce ne serait pas une bonne raison. »
 Je suis allée mettre un cierge à saint Théodore, pour Fédia. J’ai aussi commandé pour quarante jours la mention du serviteur de Dieu Féodor pendant les prières à l’intention des défunts. La sœur Larissa me demande : «Il n’est pas nouvellement présenté au Seigneur ?
- Oh ça non, vous pouvez être tranquille, ça fait un bout de temps qu’il est mort… »

Dans les quatre cents ans et quelques. Cela fait dans les quatre siècles que plus personne n’avait prié pour ce garçon, pour ce jeune criminel, "beau par le visage, mais affreux par l'âme". J’éprouvais tout à coup une profonde compassion qui me le rendait très présent, et qui, tout en me tirant des larmes, m’emplissait d’une étrange grâce, ou disons peut-être simplement de grâce, qui n'est étrange que parce qu’elle est d’un autre monde. "Je suis étranger sur la terre, ne me cache pas Tes commandements". 
Il m'est revenu à l'esprit ce qu'écrivait de moi à maman la soeur Marie-Rose de ma classe de maternelle Montessori à Annonay, dans l'Ardèche. Je dessinais beaucoup et j'avais commenté ainsi une de mes créations: "C'est une petite fille triste qu'un petit garçon vient prendre par la main". Il venait de loin, dans le temps et l'espace.

samedi 17 juin 2017

Dressage du fauve

La dresseuse de chien est venue, elle s’appelle Olga, très gentille. Elle sait y faire et m’a montré comment repousser Rosie d’un coup de genou quand elle me saute dessus en disant niet, puis khorocho, khorocho quand elle s’exécute, comment l’attraper par la mâchoire de manière à lui coincer les babines sur les dents quand elle mord trop fort, niet, khorocho, khorocho, laisser mordiller en disant « akkouratno » mais niet et une baffe si elle s’obstine à mordre et si elle regimbe, carrément la coller au sol en l’attrapant par le collier. Rembarrer, féliciter gentiment, dressage permanent, car la bête ne comprend que les rapports de domination, ce qui n’était pas le cas de mes intellectuels, Jules et Doggie, dont je comprends tout le caractère exceptionnel. Olga ne trouve pas le cas de Rosie désespéré, elle a pire. C’est un chiot actif, dit-elle, et en plus, un chien de traîneau, un bâtard de laïka. Ce sont, d’après elle, des chiens assez sauvages, pas faciles, très dévoués quand on sait les prendre. Elle sait y faire, mais quand j’ai voulu appliquer ses recettes, j’ai vu que Rosie ne réagissait pas du tout de la même manière, elle était furieuse et regimbait énormément. Enfin, j’ai signé pour dix séances, ça va peut-être s’arranger…
Olga m’a dit qu’il y avait toutes sortes de chiens et qu’on n’avait pas toujours des affinités. Elle en a eu avec qui c’était le grand amour et d’autres avec lesquels c’était plus difficile. Je sens que là, ça va être plus difficile.
Nous avons vu aujourd’hui du soleil entre deux averses diluviennes, et les arcs en ciel sont fréquents parmi les gros nuages spectaculaires, comme dans mon souvenir. J’en ai profité pour passer la débroussailleuse. Je n’ai fait qu’une partie du terrain, et après tout, faut-il vraiment tout ratiboiser ? J’aime bien voir les boutons d’or se mélanger aux longues herbes et aux roseaux. Olga dit qu’il vaut mieux, à cause des tiques. Personne n’a de tiques, dans ma ménagerie…

A l’issue du processus, je me suis souvenue d’un dessin de Franquin où un type n’arrêtait pas de trembloter après avoir fait usage d’un marteau piqueur. Mes bras vibraient et tout m’échappait des mains. J’ai vu des tondeuses mécaniques, comme celle de mon grand-père. Je vais en acheter une pour le devant de la maison, afin de ne pas toujours recourir à l’engin bruyant. Olga se sert d’une faux, et je le voudrais bien, mais elle en a cassé cinq avant de prendre le coup, et je sens qu’à mon âge, je ne le prendrai pas vite…

Les très jolies fleurs de la viorne aubier
ou kalina, la kalina kalinka de la chanson

Blackos en pleine sieste. Je ne sais quelle est l'histoire de ce chat, mais il est parfaitement domestique et se réjouit tous les jours d'avoir un toit, il fait plaisir à voir. 

Je rêve d'iris de cette sorte et aussi d'iris des marais.

jeudi 15 juin 2017

Que du bonheur

Pluie, froidure et grisaille, on se croirait fin octobre. Couchée à minuit, je suis réveillée à quatre heures du matin par le chat Rom qui veut bouffer et ne supporte pas d’attendre et qui n’est surpassé, dans l’emmerdement maximum quotidien causé, que par Rosie, laquelle, au contraire de mes spitz dort très peu, s’ennuie et entreprend de tout démonter et trimballer dans la maison ou de  m’arracher une poignée de cheveux ou une oreille pour me tirer du lit. Après quelques hurlements exaspérés, je récupère mes pantoufles, que je dois poser hors d’atteinte sur le bord de la fenêtre, si je ne veux pas les chercher pieds nus pendant une heure. Rom miaule sans relâche et crache sur tous ceux qui l’approchent, tant il a peur de ne pas avoir toute la bouffe qu’il lui faut, celle qu’il préfère et qui est obligatoirement dans l’écuelle du voisin. La chienne bondit autour de moi, pour la même raison. Je les déteste minutieusement et les traite de tous les noms. La partie civilisée de l’équipe attend gentiment : Chocha, Georgette, Blackos. Je vais verser des croquettes à la chienne, qui se rue sur l’écuelle de telle manière que je ne peux y arriver, je répète en français et en russe, « doucement », et je finis par lui claquer furieusement le museau, ça elle comprend, cinq minutes, pas plus. Après, elle est occupée à manger, je m’occupe des civilisés, qui passent après les sauvages, comme au Goulag, et c’est profondément injuste. Ils ont droit à ma compassion et à mes excuses, pour avoir hébergé les deux emmerdeurs qui nous gâchent la vie à tous.
Après, j’essaie de préparer mon petit déjeuner, après lequel je redeviens normalement un être humain si on me fout la paix quand je le prends. Mais je suis constamment sur le qui-vive. En principe, Rosie a plus ou moins intégré d’aller dans son panier pendant ce moment sacré, mais elle contrevient assez souvent, cherchant à monter sur mon lit ou partant faire Dieu sait quels méfaits dans le reste de la maison.
Ensuite, il me faut déminer le parquet. Je pensais qu’elle commençait à faire ses besoins dehors, mais la pluie me fait réaliser qu’il n’en est rien. Moi qui ai horreur du ménage, je suis sans arrêt le balai et la serpillère à la main. En plus des mines, j’ai la décharge publique dans la maison et autour, car elle me rapporte tout ce qu’elle peut trouver de vieux chiffons, gants de jardinage, ferrailles, ossements, canettes vides qu’elle tire à mon avis chez les voisins et déchiquète dans son antre, c’est-à-dire chez moi.
J’ai aussi les odeurs. Celles des déjections. En plus d’en faire dans la maison, elle ne manque pas d’entrer dans les toilettes des chats pour se parfumer le matin. Moi qui adore les maisons qui sentent bon, lorsqu’enfin elle se calme et se couche à mes pieds, j’ai des relents de merde, de pisse ou de pets, un vrai bonheur.
Comme j’ai pitié de l’animal, et qu’il faut la fatiguer et essayer de créer un lien, je joue avec, à jeter la baballe, ce qui lui plaît c’est de disputer un truc, de le défendre et de l’arracher à l’adversaire, avec un doigt si possible. Une amie russe me conseille de couiner pour montrer que j’ai mal. Ca ne marche pas toujours. Et puis pour la fatiguer, il faudrait jouer la moitié de la journée. A cause de la pluie, elle ne va plus chez les voisins qui d’ailleurs en ont ras le bol.
L’autre distraction est de courser les chats. Rom la hait et il a le coup de patte comme elle a le coup de dent, qui se ressemble ne s’assemble pas forcément. Chocha ne se laisse pas faire non plus. Blackos et Georgette miaulent à fendre l’âme pour m’appeler au secours. Le pire est que cette imbécile aime bien Georgette, mais comme elle manque de lui casser la colonne vertébrale à chaque fois qu’elle veut jouer avec, le sentiment n’est pas vraiment partagé.
Evidemment, si elle sort, avec la pluie, elle revient les pattes dégueulasses et la première chose qu’elle fait est de me sauter dessus, cette horrible manie des chiens cons. Je vois bien, quand elle m’a conduite au bord du meurtre, à la rage hystérique, qu’elle se calme un peu et qu’elle en est même peinée, mais jusqu’à ce stade, j’aurai le cirque complet. Rares sont les moments où je peux la caresser, car aussitôt, elle me mordille, si l’on peut appeler cela mordiller. Pas moyen non plus de partager des moments apaisés, complices, c’est la lutte au couteau, les rapports de force.
Des amies russes à qui je racontais cela étaient hier soir pliées de rire. L’une d’elle, une charmante nouvelle connaissance, m’a dit : «Laurence, tout cela, c’est pour vous habituer à vivre chez nous ! Quand vous serez venue à bout de votre chienne, vous pourrez affronter n’importe quel fonctionnaire et toutes les difficultés de notre existence ! Vous serez aguerrie ! »
J’ai passé une excellente soirée avec ces femmes intelligentes, subtiles, drôles et bonnes, et quand je suis arrivée chez moi, j’ai trouvé le dépotoir municipal, mes coussins fraîchement achetés et âprement défendus tous les jours, jetés à travers la pièce, le sucrier renversé sur la table et vidé de son contenu, un miracle qu’il soit resté entier. Car elle grimpe sur la table sans problèmes, et plus elle grandit, plus il me devient difficile de mettre les choses hors de sa portée.

En fait j’ai compris : c’est ma punition, pour avoir négligé la santé de mon petit chien, qui me manque affreusement, et dont je revois sans arrêt l’infinie tristesse, dans cette cage où il croyait que je l’abandonnais et où il est mort sans moi. C’est ma croix.